IA en TPE-PME : remettre l’humain aux commandes
« On me vend de l’IA partout ; j’ai l’impression de piloter un avion sans avoir appris à voler. »
Confronté à l’introduction d’un logiciel boosté à l’intelligence artificielle dans son entreprise, ce dirigeant de PME se sentait aux commandes d’un appareil ultramoderne, mais sans formation préalable pour le manœuvrer. Cette anecdote illustre un malaise courant chez les dirigeants de TPE-PME face à la déferlante de l’IA : on leur promet des outils « révolutionnaires », sans toujours leur en fournir le mode d’emploi. L’engouement médiatique autour de l’IA contraste alors avec la réalité - parfois dure - du terrain, où l’on peut facilement perdre le contrôle et craindre le crash. Avant de céder aux sirènes du tout-technologique, il semble indispensable de prendre du recul, de questionner nos besoins réels et de s’assurer que l’humain reste aux commandes.
Promesses de l’IA et pièges du solutionnisme technologique
L’intelligence artificielle offre d’immenses perspectives pour les entreprises. Selon le baromètre VivaTech-Wavestone de 2025, la confiance dans la technologie s'envole globalement, avec les dirigeants la voyant comme un pilier de croissance et de compétitivité internationale. L’IA est citée comme la technologie la plus impactante, avec une perception améliorée chez 81 % des dirigeants (+9 points vs. 2024). Pourtant, l’adoption reste prudente : environ 50 % des entreprises ont récemment investi dans l’IA, reflétant une approche mesurée axée sur des résultats tangibles plutôt que sur une fascination technologique aveugle.
Et cette prudence est salutaire ! Car le « solutionnisme technologique » - défini comme l’idéologie qui prétend apporter des solutions technologiques à des enjeux sociétaux complexes en ignorant leurs causes profondes - est un leurre dangereux. Des chercheurs en ergonomie alertent sur ce mirage, où l’IA est vue comme un « remède prêt à l’emploi » pour des problématiques complexes en entreprise comme la santé, la performance ou encore les coûts. Or, l’IA n’a rien d’un remède magique : sans stratégie ni accompagnement humain, elle risque d’ajouter des problèmes au lieu d’en régler.
En effet, déployer une IA sans réflexion sur le travail peut engendrer de sérieux effets indésirables. Un rapport récent met en garde contre les dérives potentielles d’une IA mal intégrée : subordination accrue des salariés, fiabilité diminuée des actions, perte de sens au travail, chute de la créativité et uniformisation de la pensée. Autrement dit, si l’IA est plaquée de façon technocratique, on peut aboutir à des employés dépossédés de leur autonomie, exécutant les consignes d’algorithmes obscurs, au risque de se tromper sans oser contredire « la machine ». Le techno-solutionnisme nous ferait croire qu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour que tout fonctionne mieux ; la réalité, c’est qu’aucune IA ne peut tenir ses promesses sans une utilisation éclairée et critique de la part des humains.
Recentrer l’activité réelle au cœur de l’intégration de l’IA
Comment éviter ces écueils ? La clé est de repartir de ce que nous appelons en tant qu’ergonomes le travail réel, de l’activité concrète des hommes qui feront face à - et travaillerons avec - l’IA au quotidien. Plutôt que d’imposer une solution toute faite depuis un cockpit lointain, il faut descendre sur le terrain et comprendre ce que font réellement les opérateurs, les techniciens, les cadres dans leur journée de travail. Cinov Ergonomie promeut depuis longtemps cette approche centrée sur l’analyse de l’activité réelle, gage d’une technologie vraiment utile, utilisable et donc bien utilisée. Intégrer l’IA dans son entreprise, ce n’est pas simplement installer un logiciel : c’est adapter l’organisation, les procédures, les compétences pour tirer parti d’un nouvel outil potentiellement très puissant sans dégrader les conditions de travail.
Les retours d’expérience soulignent à quel point les choix organisationnels et la participation des travailleurs sont cruciaux dans le déploiement de l’IA. D’après Moustafa Zouinar (2020), les effets de l’IA sur l’emploi et les conditions de travail « ne sont pas prédéterminés », ils dépendent « largement des décisions prises par les entreprises […] et les acteurs sociaux ». Autrement dit, ce n’est pas la technologie elle-même qui dicte le résultat, mais la façon dont on s’en sert. Impliquer les équipes dès le début permet d’identifier les véritables besoins, les écueils potentiels et les ajustements nécessaires. C’est aussi un moyen de lever les craintes : un salarié qui a voix au chapitre se sentira moins comme un simple exécutant d’une décision incomprise. Ici, mon expérience d’ergonome rejoint les conclusions de la recherche : le défi n’est pas d’abord technique, il est humain. Il s’agit de préserver les savoir-faire, de répartir intelligemment les tâches entre l’IA et les professionnels, et de maintenir le sens du travail. L’IA doit être pensée comme un outil au service de l’utilisateur, et non l’inverse. Dans une TPE de logistique, impliquer les chauffeurs dans le paramétrage d'une IA d'optimisation de routes a réduit les erreurs de 30 % tout en préservant leur autonomie. Par exemple, si un nouvel algorithme d’aide à la décision est introduit, il faudra former les managers à interpréter ses recommandations sans perdre leur esprit critique, ni leur capacité à décider en dernier ressort. Recentrer sur l’activité réelle, c’est rappeler que l’IA doit s’adapter au travail existant et l’améliorer, pas le bouleverser en méconnaissant le terrain.
Les conditions d’une IA soutenable et utile au travail
Pour que l’IA tienne ses promesses sans déshumaniser le travail, plusieurs conditions de réussite se dégagent. Un rapport de 2024 préconise notamment quatre piliers pour un usage soutenable de l’IA en entreprise :
- Apprentissage organisationnel continu : développer la capacité de l’entreprise à apprendre et s’adapter en permanence. Cela implique de former régulièrement les équipes aux nouvelles compétences, de diffuser la culture numérique et de tirer des leçons des expériences passées via des espaces de réflexivité. Une organisation apprenante sera plus agile pour ajuster l’IA à ses métiers, au lieu de la subir.
- Dialogue social renouvelé : instaurer un dialogue technologique entre la direction, les salariés et leurs représentants. Les projets d’IA doivent faire l’objet de discussions franches sur leurs objectifs, leurs modalités et leurs impacts sur l’emploi. Le guide LaborIA publié par le Ministère du Travail insiste sur cette nécessité d’un dialogue avec l’ensemble des parties prenantes - employeurs, représentants du personnel, salariés - au cœur du processus d’intégration de l’IA. Dès la phase de conception, chacun doit pouvoir exprimer ses besoins et ses préoccupations.
- Conduite de projet participative et valorisant l’expérience terrain : privilégier une méthodologie où les futurs utilisateurs de l’IA sont associés aux choix de conception. Le vécu des professionnels est une richesse : qui mieux que le comptable peut aider à paramétrer un outil d’IA d’aide à la comptabilité ? Valoriser cette expertise, c’est s’assurer que l’outil sera pertinent, accepté et efficacement adopté. Les salariés deviennent co-concepteurs de la solution, et non victimes d’une décision opaque.
- Expérimentations in situ avant déploiement global : tester l’IA en situation réelle de travail par des pilotes, des phases d’essai limitées, pour observer ce qui fonctionne ou non. Ces expérimentations permettent d’ajuster le tir en conditions réelles, d’impliquer les équipes dans l’évaluation de l’outil, et de créer un retour d’expérience concret. Il vaut mieux découvrir lors d’un test que l’interface n’est pas ergonomique, plutôt que de l’imposer d’emblée à tout le personnel. Des outils existent pour faciliter cette démarche : par exemple, un auto-diagnostic proposé par le programme LaborIA aide les TPE et PME à évaluer en amont les atouts et risques d’un projet d’IA, et à identifier les points de vigilance avant intégration.
Ces piliers recoupent les recommandations d’autres instances internationales. L’OCDE observe que dans les entreprises où l’IA est introduite, former et consulter les travailleurs va de pair avec de meilleurs résultats pour ces derniers. Autrement dit, la confiance et la réussite augmentent lorsque l’on investit dans la montée en compétence des salariés et qu’on les associe aux décisions sur l’IA. Mal préparer le personnel, c’est prendre le risque d’un rejet de la technologie ou d’erreurs d’utilisation. À l’inverse, outiller humainement l’entreprise - par la formation, l’information, l’échange - crée les conditions d’une appropriation réussie de l’IA.
Enfin, soulignons l’importance de la régulation et de l’éthique. Une IA soutenable au travail est aussi une IA qui respecte les valeurs de l’entreprise et le cadre légal. Cela implique de veiller à la transparence des algorithmes, à la protection des données, et à l’équité des décisions automatisées. Sur ce point, les pouvoirs publics comme les branches professionnelles (dont la Fédération Cinov fait partie) ont un rôle à jouer pour édicter des lignes directrices claires. Mais chaque dirigeant peut, à son niveau, définir des règles d’usage interne de l’IA (par exemple, comment valider les contenus produits par un outil d’IA générative, quelles tâches lui déléguer ou non, etc.) afin d’éviter les dérives.
Passer de la réflexion à l’action
Se retrouver « pilote d’avion sans formation » n’est pas une fatalité pour les dirigeants de nos petites et moyennes entreprises. Oui, l’IA représente une évolution majeure, et faire l’autruche serait imprudent. Mais s’y lancer tête baissée l’est tout autant. L’enjeu pour les TPE-PME est d’apprivoiser l’intelligence artificielle de façon raisonnée, progressive et centrée sur l’humain. Un dirigeant bien informé, formé, et entouré de ses équipes pourra faire de l’IA une alliée du quotidien et non une source d’angoisse ou de complexité. Concrètement, cela passe par quelques actions simples dès aujourd’hui : se documenter (par exemple via le Guide du déploiement de l’IA dédié aux PME), échanger avec des pairs sur les bonnes pratiques, solliciter l’accompagnement de professionnels (ergonomes, experts en conduite du changement, etc.), et surtout impliquer vos collaborateurs à chaque étape. Chaque heure passée à former un salarié, à discuter d’une nouvelle procédure, ou à tester un outil en petite échelle, est un investissement qui vous évitera bien des désillusions par la suite.
En tant qu’ergonome et chef d’entreprise, je suis intimement convaincu que l’avenir de l’IA en entreprise sera ce que nous en ferons. Une IA déployée sans discernement peut égarer le pilote, mais une IA mise au service de l’intelligence humaine - critique, experte, créative - peut au contraire décupler nos capacités. L’IA ne doit pas piloter à notre place, elle doit être notre copilote, sous supervision humaine. Aux commandes de l’avion comme de l’entreprise, c’est à nous de garder le cap : celui d’une innovation utile, soutenable et pleinement humaine. Ensemble, outillons-nous et organisons-nous pour que ces technologies enrichissent le travail, au lieu de l’appauvrir. C’est le moment d’agir, sans peur mais avec lucidité, pour écrire une page d’IA vraiment augmentée par l’humain - et non l’inverse -.
Julien Talbot, Ergonome, gérant d’ERGONOMIA (ergonomia.re) et administrateur de Cinov Ergonomie.
Bibliographie indicative
- Cinov Ergonomie. (2025). Manifeste IA : pour une intégration ergonomique et responsable des systèmes d’intelligence artificielle au service du travail humain. Fédération Cinov.
- Ministère du Travail, du Plein emploi et de l’Insertion, Inria & Anact. (2025, mars). LaborIA Explorer : Guide du déploiement de l’intelligence artificielle au travail – Inspirer, analyser, agir. Programme LaborIA.
- Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). (2023). OECD Employment Outlook 2023 : Artificial Intelligence and the Labour Market. OECD Publishing. https://doi.org/10.1787/08785bba‑en - OECD
- Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). (2023). The Impact of AI on the Workplace : Main Findings from the OECD AI Surveys of Employers and Workers. OECD Publishing. https://doi.org/10.1787/ea0a0fe1‑en -OECD
- Tech Ethic. (2025, 26 février). Challenger les IA sur la souveraineté.
Consulté sur https://tech‑ethic.com - tech-ethic.com
- Wavestone & Viva Technology. (2024, 6 février). Baromètre de la confiance des dirigeant·e·s dans la Tech – Résultats 2024. Communiqué de presse. Wavestone
- Zouinar, M. (2020). Évolutions de l’intelligence artificielle : quels enjeux pour l’activité humaine et la relation Humain‑Machine au travail ? Activités, 17(1). https://doi.org/10.4000/activites.4941 (OpenEdition Journals)