De Paris à Belém, 10 ans après l’adoption de l’Accord de Paris : où en est-on ?
À l’occasion des dix ans de l’Accord de Paris et à la veille de la COP30 de Belém, nous avons rencontré Idriss Kathrada, président de la Commission Développement durable de la Fédération Cinov, pour revenir sur une décennie de transformations climatiques et sectorielles. Engagée en faveur de l’innovation, de la responsabilité et du progrès au service des acteurs de l’ingénierie, du conseil et du numérique, la Fédération Cinov porte des valeurs fortes : l’indépendance, l’éthique, la compétence et la contribution active au développement durable des territoires.
Dans cette interview, Idriss Kathrada apporte son éclairage sur l’évolution des enjeux climatiques depuis 2015, les mutations des pratiques professionnelles et les perspectives qui se dessinent pour les années à venir. Une analyse au croisement de l’expertise technique, de l’engagement collectif et de la volonté de construire des solutions concrètes pour un avenir plus résilient.
Quel regard portez-vous sur l’évolution depuis l’accord climat de 2015 ?
L’accord de Paris a introduit une inflexion du taux de croissance des émissions mondiales de dioxyde de carbone, éloignant le risque d’un réchauffement à +5°, mais sans réduire encore les émissions en valeur absolue. La réduction des émissions globales pourrait voir le jour dans la décennie à venir, mais avec le retard dans le déploiement des actions, contenir l’élévation moyenne de la température globale à 1,5°, voire 2°, n’est plus possible, au moins pour quelques décennies ou siècles.
L’une des conséquences est la nécessité de considérer un découplage de deux références : la décarbonation 1,5° d’une part, et l’adaptation 3° d’autre part. Il devient nécessaire de poursuivre les efforts pour respecter l’objectif de décarbonation, tout en préparant la société civile et les acteurs économiques à un risque de +3°, c’est-à-dire +4° en France, comme le Plan d’adaptation français au changement climatique 2025 le prévoit. Il s’agit d’une évolution structurelle très importante pour les politiques, les pratiques et les modes de vie.
Parmi les autres conséquences, il existe à présent une réévaluation substantielle des besoins de financements climatiques annuels, de 100 Mds à 1 300 Mds, des pays de l’OCDE vers les pays à revenus intermédiaires et faibles, notamment pour l’adaptation. Il y a aussi, depuis la COP28 à Dubaï, une évolution politique avec la reconnaissance de la responsabilité historique des pays émetteurs et un fonds pour les dommages et préjudices. La transition juste, l’inclusion et la cohésion sociale apparaissent comme des critères de passage incontournables pour le succès.
Au-delà de ces conséquences, les liens entre climat et milieux naturels et aménagés ont profondément évolué depuis 2019, avec la publication du rapport mondial sur la biodiversité et les écosystèmes de l’IPBES. La recherche d’une synergie entre les actions « climat et nature », pour une restauration des capacités des écosystèmes à apporter des services à l’homme, est devenue une préoccupation croissante.
Dans votre métier, quelles ont été les évolutions ?
En 10 ans, j’ai eu l’opportunité de contribuer à la mise en place de la décarbonation pour le secteur de la construction en France et à l’étranger, qui représente environ 30 % des émissions nationales et 35 % des émissions mondiales. D’abord en 2016, avec une mission de validation des logiciels utilisés pour le calcul de la performance énergie-carbone E+C- pour la DHUP, et l’expérimentation de cette méthode pour trois bâtiments : résidentiel, bureau et data center. Ensuite, entre 2019 et 2023, avec une mission d’évaluation et de vérification d’ACV (analyses de cycle de vie) d’une cinquantaine de bâtiments pour la mise au point de la RE2020, pour les typologies de bâtiments qu’elle couvre.
À l’international, investi dans le processus des COP Climat depuis 2015, j’ai contribué à des travaux aux côtés de la FIDIC (la Fédération internationale de l’ingénierie et du conseil) et de l’Alliance globale pour la construction « GABC », plateforme lancée à Paris pour la décarbonation du secteur. La GABC porte actuellement la mise en œuvre de la Déclaration de Chaillot de 2023, adoptée à Paris par 70 pays, pour des bâtiments résilients et proches de zéro émission. Cette initiative se veut un accélérateur de la décarbonation de la construction dans le monde et complète cinq autres initiatives de breakthroughs sectorielles lancées à Glasgow en 2021, pour accélérer la convergence vers l’objectif 1,5°.
En cette année 2025, j’ai le plaisir de participer au lancement d’une « clause carbone » pour les contrats FIDIC, élaborée par un groupe de travail pluridisciplinaire auquel j’ai été associé début 2023. Présentée lors d’un webinaire organisé par la FIDIC le 30 octobre 2025, elle constitue de fait un side event de la COP30 Climat au Brésil. Elle sera suivie d’une conférence dédiée aux contrats FIDIC à Londres le 2 décembre. Cette clause carbone a vocation à être intégrée dans la suite de contrats FIDIC pour les marchés de conseil, de travaux, de construction-réalisation et de projets clés en main. Les principes adoptés pourraient également inspirer des évolutions de pratiques en France.
Pour les entreprises de différents secteurs économiques, j’ai pris part à des évolutions normatives et méthodologiques, avec la mise en place de la norme ISO 14064 publiée en 2018, les accompagnements BEGES, Bilan Carbone® 2025, Décarbon’Action de Bpifrance et ACT de l’Ademe, qui ont introduit deux évolutions majeures : une véritable prise en compte du bilan des émissions en cycle de vie, avec une convergence entre « empreinte organisation » et « empreinte produit » d’une part, et la mise en place d’une trajectoire de décarbonation et d’un plan de transition d’autre part. Depuis 2020, le périmètre des émissions présente un potentiel de progrès bien plus large que dans les bilans réglementaires BEGES de la décennie précédente. La trentaine d’accompagnements que j’ai réalisés a été systématiquement traitée en approche « empreinte » et avec une trajectoire de décarbonation, comprenant les actions de transition associées.
Quelles perspectives voyez-vous pour la décennie à venir ?
Même si, à Bélem, entre le nouvel engagement des États à 2035 et la réalité, il reste un abîme de plus de 1° pour converger vers 1,5°, il est nécessaire de poursuivre la recherche de l’ambition de l’Accord de Paris de 2015 dans les années à venir.
Au-delà des États, dans beaucoup de pays, ce sont les collectivités, les entreprises et la société civile qui peuvent faire la différence. En 10 ans, l’agenda des solutions s’est considérablement développé dans les territoires et les activités, avec l’économie circulaire, les innovations, le déploiement de feuilles de route ainsi que d’initiatives locales et sectorielles.
Il est nécessaire de poursuivre les efforts, sans relâche, pour faire évoluer les pratiques au travail comme dans notre vie quotidienne, pour déployer les solutions dans des secteurs tels que l’immobilier, le transport, les énergies, le numérique et l’agriculture.
Dans nos entreprises de prestations de services intellectuels, nous avons souvent des potentiels de progrès sur la mobilité, le numérique ou encore l’alimentation.
En qualité de président de la Commission Développement durable de la Fédération Cinov, le soutien à la décarbonation et aux démarches de progrès plus larges, telles que la responsabilité sociale et environnementale (RSE), me semble fondamental pour mobiliser ces potentiels. Le sens, la structuration de l’activité avec les nouveaux modèles d’affaires, la qualité de vie individuelle et collective sont concernés et participent au développement de la résilience dans un monde où les risques physiques et de transition peuvent être de très haute intensité.
Dans nos métiers, si la qualité des relations humaines est essentielle, une attention particulière devrait également être apportée à la relation directe et indirecte avec la nature. Nous en sommes dépendants : la préserver et la restaurer participent de la réponse à nos besoins et à la qualité de vie.
En France comme à l’étranger, le dialogue, le développement en cours des outils réglementaires, normatifs et de marchés, ainsi que les innovations sociales et technologiques, participent au succès. L’horloge tourne. Dans des sociétés majoritairement interdépendantes, le village planétaire, avec les dynamiques de régionalisation et de mondialisation, la coopération territoriale et de filière constitue un véhicule essentiel au service du citoyen. De ce point de vue, avec nos métiers et la RSE, individuellement et collectivement, nous pouvons aussi contribuer au développement durable des territoires, et à la qualité de vie de celles et ceux qui y travaillent et/ou y habitent.