Les nouvelles compétences du métier d'ingénieur énergéticien

  • anas benslimane ingénieur énergéticien - paroles expert décembre

Le métier de l’ingénieur énergéticien revêt une importance croissante ces dernières années, il ou elle devient le porteur de la responsabilité d’aider l’industrie, le bâtiment et le transport à s’engager dans une démarche d’efficacité énergétique, et d’assurer cette mission dans les règles de l’art et en toute indépendance.

 

Le métier évolue fondamentalement : il est demandé à l’ingénieur énergéticien, en plus d’être expert des usages énergétiques, de savoir intégrer les nouvelles technologies digitales pour la collecte et le traitement des données, d’être sensible aux montages financiers et juridiques liés à l’investissement dans l’efficacité énergétique, et bien évidemment d’être compétent dans les systèmes de management de l’énergie et leur mise en œuvre.

Au-delà de la concurrence déséquilibrée et parfois déloyale de la part des nouveaux intervenants, les ingénieurs énergéticiens indépendants doivent s’armer de patience et miser sur la valorisation de leurs compétences pour convaincre et se différencier.

 

Le travail collectif par projet avec des équipes pluridisciplinaires mobiles, le développement d’outils performants et la formation à leur utilisation, ainsi que la formation continue voire la certification des compétences individuelles, sont les orientations majeures pour valoriser le travail des ingénieurs énergéticiens, sans oublier l’échange et le partage de retours d’expérience entre la communauté.

 

 

L’ingénieur énergéticien, quelles qualifications ?

Les études se rapportant à l’audit énergétique, à la faisabilité technico-économique et d’ingénierie, préalable à tout investissement de performance énergétique, sont menées généralement par un ingénieur énergéticien expérimenté présentant à la fois les compétences, les qualifications et les références nécessaires dans le domaine de l’étude.

 

Les qualifications OPQIBI ou équivalent couvrant l’audit énergétique, bien qu’elles existent depuis 30 ans, ne sont devenues indispensables que depuis 2013, suite à la transposition de la directive européenne 2012/27/UE (Loi DDADUE n°2013-619), qui oblige les entreprises d’une certaine taille à réaliser un audit énergétique par un bureau d’études qualifié dans la branche de l’audit.

 

Dans ce contexte particulier, et après les retours mitigés sur l’impact de la directive sur la performance énergétique réelle des entreprises auditées, beaucoup d’intervenants s’accordent à dire que, certes la qualification a amélioré la qualité des audits énergétique, et continue à le faire, mais qu’il reste beaucoup à réaliser.

 

L’ingénieur énergéticien en bureau d’études ou en tant que référent énergie : même combat

L’ingénieur énergéticien, qu’il fasse partie d’un bureau d’études prestataire ou travaillant au sein d’un industriel / maître d’ouvrage, a pour rôle initial :

- D’identifier les pistes d’amélioration avec son œil d’expert, et sa connaissance de l’usage énergétique dans les différents procédés ou utilités, ainsi que leurs économies potentielles par rapport à une situation de référence.

- De mesurer la performance de la situation actuelle, de le comparer au besoin théorique et ensuite de benchmarker avec les données du secteur industriel ou bâtiment concerné.

- D’évaluer la faisabilité et de chiffrer les investissements nécessaires, et l’impact non seulement sur la performance énergétique, mais aussi sur la qualité, la maintenance ou la productivité.

 

Cette expertise est acquise, d’abord à travers la formation initiale, mais aussi à travers un parcours professionnel de plusieurs années, par exemple dans la conception, la réalisation ou la maintenance au sein de l’industrie ou chez les exploitants de bâtiments. Cette expérience dans la pratique de l’usage énergétique est indispensable.

 

Une durée d’expérience de 10 ans est généralement un minimum pour atteindre le niveau d’expérience requis, un ingénieur junior sans cette expérience terrain trouvera beaucoup de difficultés à apporter une vision hiérarchisée des actions d’améliorations énergétiques et se limitera aux aspects comptables voire scolaires des actions à mettre en place.

 

La qualification OPQIBI, bien qu’elle soit nécessaire, n’a pas apporté une différenciation entre l’expérience des auditeurs. En outre la loi DDADUE sur l’efficacité énergétique a imposé la sélection d’un référent technique par équipe de 20 auditeurs, mais ne dit pas que seul ce référent est en mesure de conduire l’audit et engager sa responsabilité dans les préconisations qu’il propose.

 

C’est bien cette légèreté dans la définition du périmètre du référent technique énergéticien où réside la faille qui continue à miner la qualité des audits énergétiques, et c’est cette expérience individuelle que l’énergéticien expérimenté se devrait de mettre en valeur.

 

Quel avenir pour le métier d’énergéticien ?

Jamais le métier d’énergéticien indépendant n’a été aussi menacé, et jamais les opportunités qu’offre ce métier pour être au cœur de la transition énergétique n’ont été aussi stimulantes.

 

Des menaces nombreuses

- La taille des bureaux d’étude :
Sur les 550 structures qualifiées pour réaliser les audits énergétique (Industrie, Bâtiment et Transport), plus de 61% sont des TPE de moins de 10 salariés, et 8% sont des structures unipersonnelles, avec tout ce que cela implique en termes de difficulté d’accès aux marchés.

Pourtant les petites structures sont bien la richesse de ce métier car souvent l’ingénieur énergéticien (le gérant ou l’associé) au sein de ces TPE est bien plus qualifié que son homologue dans une structure de taille importante, il ou elle réalise une prestation souvent de meilleure qualité et s’attache à mettre son expérience au service (et seulement au service) des attentes du client.

L’accès aux marchés de ces TPE est fortement amoindri car d’une part l’effort commercial est trop coûteux, et d’autre part le coût de l’ingénieur senior est supérieur à celui d’un junior.

Cette disparité dans la structure des coûts d’intervention est fréquemment rencontrée dans les structures de taille importante, un ingénieur junior est souvent affecté à la réalisation de la prestation (supervisé vaguement par un référent technique ‘senior’), ce qui est à l’opposé du cas des TPE, ou le référent technique réalise lui-même la prestation d’audit énergétique.

 

- La concurrence des structures non indépendantes :
La difficulté s’accentue davantage dans les cas où le prestataire en charge de l’audit (qui a été par ailleurs qualifié à le faire), associe d’autres offres à celle de l’audit énergétique et cela en totale impunité (Article 4, Loi DDADUE). Les situations de conflit d’intérêt sont légions : fourniture d’énergie, vente de prestation de contrôle réglementaire, valorisation des CEE, vente de contrat de maintenance….

Dans ces cas, le coût de la prestation intellectuelle de l’audit énergétique se trouve donc réduit à des niveaux sans rapport avec l’effort fourni, car l’objectif de ces structures est ailleurs :  générer des débouchés dans leur cœur de métier qui profitera à leurs filiales. L’indépendance des préconisations se trouvent fortement dégradée et souvent l’audit énergétique passe à côté de l’essentiel.

 

- La concurrence déloyale de l’ingénierie publique :
Une multitude d’associations et d’organismes publiques ou adossés à des collectivités exercent la prestation de conseil en efficacité énergétique / énergies renouvelables, auprès des collectivités, des particuliers et de plus en plus auprès des entreprises. L’apport de ce type d’associations est, certes, indéniable dans la sensibilisation et la gestion de projet. Le problème se pose quand certaines associations réalisent des prestations d’audit et préconisent des solutions techniques sur la rénovation ou le commissionnement des installations, et cela sans aucune qualification reconnue et sans les assurances professionnelles adéquates.
En outre, ces associations font appel aux subventions et donc possèdent une structure de coûts plus légère que les bureaux d’études indépendants.

 

- La faiblesse de la force commerciale :
Un véritable frein au développement de ces TPE est la concurrence des grandes structures, disposant de relais commerciaux qui n’ont absolument rien à voir avec la force commerciale des bureaux d’étude classiques.

 

- Les soft skills :
Elles n'ont jamais été le fort des bureaux d’études techniques, notamment la communication, la gestion du temps, la confiance en soi, la gestion du stress et certainement l’audace de se remettre en question et d’aiguiser le sens du collectif.

 

 

Et des opportunités

- L’émergence du big data et des outils logiciels :
Le digital est un nouveau paradigme dans le monde de l’audit. Mesurer et analyser devient facile et souvent à un coût dérisoire, installer des compteurs d’énergie ou de fluides, remonter l’information collectée en temps réel dans le cloud,
modéliser les consommations en utilisant des algorithmes sophistiqués de prédiction, visualiser et mettre en place un tableau de bord de la performance énergétique devient abordable. L’interprétation des données par un ingénieur énergéticien sera toujours la clé de voûte d’un bon suivi énergétique pour éviter les dérives et proposer des améliorations.

Les algorithmes récents d’analyse utilisent les données mesurées ou recueillies par la GTC* et permettent un commissionnement en continu. Les analyses réalisées durant l’audit énergétique pourront l'être de manière permanente après l’audit. Autant de possibilités de proposer des services nouveaux aux clients, pour les accompagner dans le management de l’énergie.

 

- La garantie de la performance :
Chiffrer, mesurer et vérifier la performance énergétique à travers l’utilisation de protocoles et de normes reconnus, afin d’établir une situation de référence, d’estimer les économies et le degré d’incertitude, et ensuite de vérifier les économies réalisées à travers les ajustements adéquats, cela s’appelle établir un ‘Plan de Mesure et Vérification’ qui devrait accompagner tout investissement dans l’efficacité énergétique.

La démarche est rigoureuse, elle permet de mettre d’accord le client, le banquier et l’exploitant. L’ingénieur énergéticien est de loin le mieux placé pour jouer le rôle du tiers vérificateur auprès du client et pérenniser son investissement.

 

- Le tiers financement :
Dans le domaine de l’efficacité énergétique, les solutions financières et juridiques existent et font leur preuve de plus en plus dans l’industrie et le bâtiment. L’ingénieur énergéticien est appelé à fédérer les acteurs de la conception et de la réalisation, les fabricants d’équipement, les banquiers, les assureurs et les intégrateurs afin de mettre en place des offres techniques facilement bancables. L’intérêt d’une plus grande proximité entre les bureaux d’études et les pourvoyeurs de solutions techniques et financières n’est plus à démontrer, c’est aussi lever un frein majeur qui retarde l’investissement dans l’efficacité énergétique.

 

En somme un vaste projet ambitieux et stimulant, et un changement radical dans le mode de fonctionnement de l’ingénieur énergéticien, qui doit impérativement ‘la jouer collectif’ pour espérer mieux répondre aux attentes du marché.

 

Ces idées vous inspirent ? Alors prenez vos plumes et manifestez-vous : .

 

 Anas Benslimane, Sunvalor, adhérent CINOV Construction et CINOV Industrie

 

* La supervision GTC ou gestion technique centralisée permet le contrôle à distance d’un ensemble d’équipements automatisés des grands bâtiments et/ou d’installations industrielles. Ce système informatique de gestion rassemble des données variées : alarmes, états, mesures…