Et si la biodiversité était un catalyseur du développement ?

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Souvent considérée comme une « contrainte  réglementaire» que l’on découvre en fin d’élaboration d’un projet, la biodiversité se révèle être, au contraire, un atout majeur de valorisation des aménagements si elle est prise en compte dès l’amont d’une opération par une équipe  d’ingénierie pluridisciplinaire.


 

Toute action d’aménagement du territoire, quelle que soit son échelle, requiert de dresser un état initial du site et de ses abords afin d’être en mesure de faire des choix techniques qui tiennent compte des  réalités du terrain (physiques, géographiques, humaines, économiques, etc..) et de ses atouts en matière de composantes environnementales et en particulier de biodiversité.

 

Il ne s’agit pas là, uniquement, de se contenter de répondre aux impératifs réglementaires pour avoir un projet « conforme » par rapport aux exigences de l’autorité environnementale.  Il s’agit de rentrer dans une véritable dynamique d’échanges de points de vue entre experts de différentes disciplines de l’ingénierie pour élaborer ensemble  des projets créatifs, multifonctionnels et tournés vers le futur.

 

Grâce à une collaboration étroite entre urbaniste, architecte, paysagiste, hydraulicien, ingénieur écologue, VRD, infrastructures, etc. dès le stade de la conception des aménagements, des propositions pragmatiques pourront être proposées aux élus et aux aménageurs afin que les documents d’urbanisme, les projets de construction soient innovants et conformes aux législations en vigueur.

Il n’est plus temps d’opposer l’aménagement du territoire et le respect de la biodiversité, l’économique et la sauvegarde des milieux naturels.

Les différents métiers de l’ingénierie sont en capacité de travailler en bonne synergie dans une approche globale des problématiques.

Au lieu de provoquer des réactions d’exaspération parce que prendre en compte la biodiversité « fait perdre du temps » et ou entraine des investissements financiers de par les études spécifiques à mener, les dossiers réglementaires à élaborer ou les mesures  compensatoires(1) à mettre en œuvre s’il n’a pas été possible d’éviter les impacts négatifs, il est temps de rentrer dans une dynamique alliant qualité de vie et biodiversité positive grâce à une réflexion croisée  entre ingénieurs de différentes disciplines.

 

Parmi les nombreuses techniques qui peuvent être mises en place, citons plus particulièrement :

  • La sobriété par rapport à l’imperméabilisation des sols par le biais d’aménagement de parkings végétalisés par exemple et par une réflexion plus globale sur la nécessité et le positionnement des infrastructures et sur leur organisation au sein du projet
  • Dans le cadre de la création d’un lotissement, faire le choix de conserver un certain pourcentage de terres en capacité d’absorber les eaux de pluie afin que le cycle de l’eau soit respecté (penser infiltration de l’eau et non pas busage systématiquement) ;  par exemple : prévoir l’aménagement d’espaces collectifs comme des jardins partagés, des aires de jeux engazonnées, le maintien ou la création d’un boisement servant de lisière entre différents ilots bâtis
  • La création de zones tampons végétalisées entre des espaces agricoles et des espaces bâtis (plantations de haies) ou entre du bâti et un réseau hydrographique (maintien ou réhabilitation d’une ripisylve = végétation spécifique aux bords de rivière et de fossés)
  • La maîtrise des ruissellements et la récupération des eaux pluviales dans des systèmes de noues  (= fossés) végétalisées ou dans des mares qui seront ensuite colonisées par une biodiversité très spécifique (amphibiens, libellules) dont les habitats sont le plus souvent détruits dans le cadre de développements essentiellement axés sur de l’économique

 

D’autres types d’aménagements et des réflexions techniques sont en cours, par exemple  par rapport à :

  • L’intégration de différentes sortes de nichoirs dans la construction d’un bâtiment pour permettre à certaines espèces d’oiseaux et à des chauves-souris de trouver des abris favorables à leur maintien. Les réflexions croisées entre experts d’horizons différents tels qu’un architecte et un ingénieur écologue permettent  alors de créer des bâtiments à biodiversité positive.
  • Autre exemple : la lutte contre les ilots de chaleur dans les espaces fortement urbanisés, grâce à la conservation ou à la création d’espaces publics boisés. La végétation joue un rôle de régulateur thermique via l’évapotranspiration qui rafraîchit l’air. Le choix des essences, qui doivent être adaptées à la nature des sols, à la climatologie locale et qui ne doivent pas être allergisantes, requiert un savoir-faire important.

Ces espaces boisés constituent également des secteurs d’habitats pour la faune (oiseaux en particulier).

En outre, les espaces publics qui permettent la combinaison entre espaces boisés et milieux en eau (prairie humide, noues, petit étang), en créant des mosaïques, augmentent leur attractivité de part la variété des paysages créés et donc offrent une qualité de vie meilleure pour les habitants.

Il peut donc ne pas y avoir de conflit entre développement urbain et biodiversité s’il y a une véritable place qui est laissée ou qui est créée pour cette dernière, respectant les cycles de vie des différentes espèces sans dérangement intempestif, ni piétinement  trop intensif.

La création de cheminements doux au sein de cœurs urbanisés ou pour relier des bourgs en milieu rural repose également sur cette pluridisciplinarité qui va permettre de réunir le savoir-faire d’un ingénieur construction, d’un paysagiste, d’un ingénieur écologue afin de créer des infrastructures qui soient fonctionnelles, en offrant sécurité, accès tout public (dont public à mobilité réduite) et qualité de vie mais qui soient également pensées comme des supports fonctionnels également pour la biodiversité ; avec, en particulier, de la place permettant de respecter les racines et le port caractéristique (la silhouette) de chaque végétal.

 

Il serait ainsi possible de décliner nombre de réflexions en cours concernant l’aménagement du territoire où la prise en compte de la biodiversité est au cœur de la démarche et permet de mettre au point des solutions techniques multifonctionnelles.

Le cas particulier des aménagements urbains réalisés dans des secteurs situés à proximité de réseaux hydrographiques ou de zones humides nécessite là aussi une approche croisée des différents métiers de l’ingénierie pour aboutir à la préservation de la biodiversité, à la  sauvegarde ou à la récréation de zones humides et à la préservation contre les risques (sécurité des personnes et des biens). Ces enjeux, listés dans les  SDAGE(2), doivent être intégrés dès l’amont de la réflexion. Par ailleurs, des éléments de connaissance sont souvent disponibles dans les rapports de présentation des documents de planification que sont les Scot, les PLU et les PLUi(3).

 

Il existe différents guides techniques élaborés conjointement par des équipes d’ingénierie pluridisciplinaires qui apportent des idées, du savoir-faire.

Cependant, chaque projet est spécifique et le fonctionnement correct d’un écosystème naturel ne se décrète pas depuis un bureau. Il nécessite d’être étudié attentivement en amont, à partir d’une approche systémique (vision globale, interaction, évolution,..) et d’être intégré dans le projet avec la même attention que tous les autres paramètres, puis que les travaux d’aménagement soient réalisés avec intelligence et compétence.

Et ensuite ? La vie va se développer dans toute sa diversité si on lui laisse de la place.


 

 

Françoise GROSS, RIVIERE-ENVIRONNEMENT, adhérente CINOV Territoire & Environnement (TEN) et référente du syndicat pour la région CINOV Nouvelle Aquitaine

 


(1) Doctrine E.R.C. (dans le cadre d’aménagements, éviter de provoquer des impacts ;  ou  les réduire au maximum en faisant évoluer le projet ; et s’il n’est pas possible d’éviter  totalement, alors concevoir et réaliser des travaux de réhabilitation sur des parcelles où des actions humaines ont provoqué  par le passé des impacts négatifs, afin de récréer des milieux qui vont être favorables à la biodiversité)

(2) SDAGE – schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux – Institué par la loi sur l’eau de 1992, le SDAGE est un instrument de planification qui fixe pour chaque bassin hydrographique les orientations fondamentales d’une gestion équilibrée de la ressource en eau dans l’intérêt général et dans le respect des principes de la directive cadre sur l’eau et de la loi sur l’eau.

Les Agences de l’Eau, principaux organes de financement de la politique de l'eau dans les bassins, assurent avec les services déconcentrés de l'Etat (DREAL de bassin) et l’Agence Française de la Biodiversité (AFB), le secrétariat technique pour l'élaboration des SDAGE. Les Agences de l’Eau agissent dans chaque bassin pour concilier la gestion de l'eau avec le développement économique et le respect de l'environnement.

(3) SCOT = schéma de cohérence territorial ; PLU = plan local d’urbanisme : PLUi = PLU intercommunal