Réinventer l'ingénierie pour sortir de l'impasse Carbone

La conception, la création de valeurs, la construction, sont au cœur de nos métiers d’ingénierie. L’optimisation de cette conception, est historiquement basée sur la performance économique, technique, énergétique. L’usage « pointe son nez » depuis quelques années, puisque l’on construit pour les hommes. Les indicateurs quantitatifs sont encore en cours de maturation.

L’enjeu de l’homos erectus est bien d’exister sur terre encore quelques siècles : le carbone devient l’indicateur rationnel de cette performance humaine, humaniste, fatale, … et interpelle nos ingénieries.

La question

Par leur impact sur le climat, les émissions de carbone d’origine humaines, industrie / transports / bâtiments / production d’énergie, mettent les équilibres écologiques de la planète à rude épreuve. L’inertie des réactions humaines à l’augmentation des émissions de carbone et de fait à l’aggravation du changement climatique auront un impact de plus en plus marqué sur notre confort, sur nos dépenses pour assurer ce confort, puis celles pour assurer notre sécurité voire notre survie.

La question est bien de comprendre à quel moment nos gouvernances vont enfin intégrer ce que les scientifiques leur montrent, si possible avant que « les systèmes ne craquent ». L’ingénierie pourrait attendre l’arrivée des textes et réglementations qui en découleront ou plutôt anticiper, proposer et participer à une transmission simplement plus responsable de cette planète à nos enfants : l’ingénierie, CINOV, font partie de ceux qui sont les plus à même d’avoir cette vision de demain.

Une société sans perte

De manière presque linéaire, la consommation d’énergie induit une production plus ou moins directe de Carbone (sauf pour la biomasse et les énergies renouvelables). En 2013, la production d’énergie, c’est presque 80% des émissions de GES (source AEE). Au-delà de la quantité consommée, c’est bien la manière de consommer l’énergie qui doit évoluer, pour évoluer vers une société sans perte où tout déchet énergétique doit être valorisé. La stratégie est basée sur une modification de posture de manière à pouvoir « épuiser » chaque rejet, non pas grâce à de la technique de plus (consommatrice d’énergie grise et émettrice de Carbone), de la sophistication, mais en diminuant le niveau global d’exigence des techniques développées. Sur l’énergie consommée en exploitation, il faut mettre en place les dispositions structurelles pour que cette valorisation puisse être réalisée jusqu’à l’ultime. Le « Bas niveau d’énergie » prend tout son sens et peut être développé dès aujourd’hui.

La pluralité des solutions 

On comprend bien après cette introduction de stratégie que « la » solution va venir « des » solutions !

Personne ne peut imaginer de quoi demain sera fait et l’ADAPTABILITE des territoires, des bâtiments et des systèmes doit être le fil conducteur pour que la stratégie ait la capacité à résister aux contraintes nouvelles encore inconnues.

Intervient ici, la notion d’incertitude, que nous devons inclure dans nos scénarios. Une vision prospective sans incertitude serait fragile et prétentieuse. Intégrer cette incertitude, lui laisser de la place permet de laisser d’autres possibilités au développement, de laisser ouvert le champ des possibles, d’offrir à d’autres modèles la possibilité d’exister et de dépasser les nôtres. 

Une transition longue 

La marche à franchir est plus culturelle qu’autre chose. Donc ce sera lent : les esprits prennent du temps pour s’adapter. S’engager sur ce chemin nécessite un lâcher prise que l’on peut comprendre difficile, voire paniquant pour un technicien et il faut intégrer cette dimension organiquement humaine si l’on veut que l’appropriation de notre démarche soit bonne et installée.

Transversalité

La complexité des territoires et de ses bâtiments, fonctions, doit être intégrée si l’on veut que nos actions soient non seulement crédibles mais efficaces.

Or, souvent, ce peut être un des défauts d’une vision technocrate, pour régler un problème délicat, on fait appel à des spécialistes. La vision nécessaire des experts a aussi souvent tendance à restreindre le champ de réflexion, simplifier les hypothèses pour que les solutions apparaissent évidentes et/ou rassurantes, ne proposer que des solutions partielles, ne traiter que « la partie émergée de l’iceberg », traiter les conséquences et non les causes.

Il est donc vital d’introduire de la transversalité dans l’approche.

Là encore, le processus va se heurter au manque d’humilité de l’humain face à cette tâche difficile du bas carbone. On croit souvent que la solution vient de sa science, de sa compétence, de son histoire, de son pouvoir aussi. La marche à franchir est tellement énorme, que seul une vision plurielle et partagée, qui croise les compétences de chacun, y compris des sciences humaines, peut faire exister cette transition culturelle, assez puissamment, assez vite. Il s’agit d’acter préventif, de donner de la résilience aux actions et aussi que les propositions soient reproductibles pour que la dissémination soit évidente et induise un effet de masse, synonyme de réussite.

Les moyens de la massification 

Notre économie est aujourd’hui très optimisée et n’a que très peu de réserves. Il semble utopique et peu crédible d’imaginer que la conscientisation de cette économie et de nos gouvernances soit si radicalement différente que des moyens très significatifs vont apparaître dans les années à venir pour engager un bas carbone réactif avec beaucoup de moyens. Ce constat semble réaliste tant à l’immédiat que dans la durée.

La vision carbone et ses impacts est une thématique long terme et « concerne surtout les autres », comme bien des sujets de notre société consumériste assez égocentrée. Il existe cependant une importante différence dans le sens où « ces autres » dans ce cas, ce sont nos enfants ou ceux de nos enfants, …

La dimension du sujet change et c’est aussi un facteur fort et heureux de réussite.

Sur la dimension économique et du fait de ce « peu de moyens », on peut déduire qu’il ne semble pas très pertinent, voire peu crédible de baser une stratégie de manière monolithique sur de la technologie : nous n’aurons pas assez d’argent

Il semble pertinent de s’engager dans une approche plus organique, basée sur une multitude de ressorts et structurée sur le territoire, sur les ressources du territoire.


Bas Carbone va se gérer à l’échelle territoire 

En France, tout le cadre réglementaire et institutionnel de la construction est structuré à l’échelle du bâtiment (notamment du fait du règlement de la construction). Règlements, règles, décrets, DTU « s’arrêtent au pied des façades des bâtiments ».


Où va la ville ?

Le numérique et les technologiques ne porterons pas à elles seules le sujet. Des institutions et un service public en pleine mutation et qui doivent reprendre un rôle plus fort de gouvernance. Des penseurs technophiles qui ont médiatisé très tôt cette « ville numérique », ont compris plus ou moins rapidement que c'était vraiment trop réducteur. 

La ville aujourd'hui n'est pas autonome et de fait a de la difficulté à être intelligente, … De nombreux neurones existent : c’est bien le travail de lien entre ces neurones, les synapses de la ville, qui doit être entrepris pour tendre vers cette intelligence, cette cohérence. Il s’agit plutôt de faire intelligemment la ville

Se développe depuis quelques années la notion de « sensitive », de la perception de la ville, de son évolution depuis 50 ans, de sa projection, de la variation selon sa taille, des impacts sociaux, sociétaux, culturels, …. Nous voulons Améliorer cette perception et proposer, comprendre des champs d’action, une cinétique, des leviers d’action, des perspectives d’audace, …


Mesurer pour comprendre, partager pour agir 

Il est nécessaire de mesurer et tracer toutes les démarches engagées. Le saut culturel proposé va s’accompagner de résultats pour certains peu intuitifs, prévisibles certes, mais avec de larges marges d’erreur. Il est souvent très bénéfique et efficace d’apprendre de ses erreurs et ceci ne peut se faire qu’« en comptant ». Mais le plus important est que ces données appartiennent à ceux qui en sont l’origine et non à ceux qui les collectent. Le « Big Data » devient un « Open DATA » partagé auquel tout le monde a accès et dont tout le monde profite. Cette meilleure perception de la réalité par tout le monde, de l’usager final aux responsables de la gouvernance, qu’elle soit locale ou plus large, permet à chacun de hiérarchiser ses actions à venir. Le partage devient source de rentabilité et là encore la culture va devoir faire un effort pour évoluer, AVANT la technique, …


En conclusion, deux citations d’Einstein pour raisonner, faire résonner cet article :

« Un problème créé ne peut être résolu en réfléchissant de la même manière qu’il a été créé » : Ce n’est pas la technique qui va nous tirer d’affaire, puisque c’est bien indirectement elle qui nous a mis dans cette situation CARBONE CRITIQUE, mais bien une évolution culturelle, …. Donner du sens à nos actes.

« La folie, c’est se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent » Nous sommes bien dans une logique de rupture et rupture peut aussi se traduire par « faire autrement ».

 

Bruno Georges, adhérent CINOV Construction